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CONFERENCE
16 octobre 2004
ATELIER ATHANOR

Œuvre peinte de JL. RICAUD
Analyse par Caroline GOINAUD

Introduction

Nous allons nous intéresser à quelques grandes œuvres présentées aujourd’hui, caractéristiques de la période picturale de JLR située entre 1990 et 2004.

JLR est peintre depuis les années 1970, époque où il réalisait des toiles mi-abstraites, mi-réalistes contenant déjà en germe tous les éléments plastiques personnels et repérables qui organisent sa vision du monde particulière encore visible dans les tableaux présentés aujourd’hui.

A la fin des années 1980, JLR veut abandonner la peinture au profit de la sculpture, mais va commencer pour lui une nouvelle période picturale. Nouvelle, car JLR limite un élément fondamental : l’utilisation du blanc.
Il s’agit pour lui de se donner quelques règles de départ afin de ne pas retomber dans les schémas récurrents de sa peinture passée.
Nous pouvons nous demander alors comment va-t-il rendre la lumière à la matière sans l’utilisation de ce blanc ?
La méthode consiste depuis les années 1990 à recouvrir les toiles d’un enduit gras et blanc qu’il faut poncer pour rendre lisse et ensuite il utilise les couleurs en jus qui forment des couches successives laissant transparaître l’enduit gras créant ainsi une lumière venant de derrière.
C’est une méthode empruntée à Grünewald (peintre allemand contemporain de Dürer, représentant de la Renaissance dans l’Europe du Nord).

L’autre élément caractéristique de cette période est la référence à la peinture de la Renaissance (essentiellement pour la palette de couleurs et l’apparition de l’humain).

La thématique des œuvres de JLR reste emprunte de hiératisme, mysticisme et symbolisme qui constituent les spécificités de l’art gothique.

Nous verrons comment les paramètres qu’il s’impose à partir de ces années 90 ont joué un rôle dans l’expression d’un discours mystique et dans l’apparition toujours plus présente de l’humain, souvent fait femme, parfois anonyme, mais aussi êtres exceptionnels, rejoignant l’expression de son œuvre sculptée.

Nous comprendrons que les toutes les thématiques se rejoignent et forment un tout cohérent et qu’au fur et à mesure dans le temps les toiles contiennent des bribes des tableaux précédents.

Sur le plan stylistique, nous constaterons l’émergence d’un langage plastique fort et personnel, qui ne cesse de s’enrichir et de devenir subtil à mesure qu’il peint.

La peinture de JLR est foisonnante et complexe. Elle mérite qu’on s’y attarde et qu’on la décrypte.

La première œuvre et la plus ancienne de cette période est constituée de ces trois grandes huiles sur toiles de 2 m sur 1,5 m chacune, intitulée : La Trilogie des Maudits, peinte en 1991.

 


La Trilogie des Maudits

Le triptyque est une forme structurelle intéressante et complexe. A savoir que chaque tableau a une organisation propre mais ils forment une œuvre unique avec une organisation commune.


Tableau central

Dans le tableau central, une femme en position d’accouchement porte en elle un œuf bleu contenant des rouages mécaniques à l’intérieur. Elle a un crâne à la place de la tête et son bras semble souffrir et indique un mouvement de retour vers elle, avec un doigt crocheté. De sa cuisse part une liane qui s’interrompt et se continue un peu plus loin, nous amenant du regard sur un œuf qui contient un squelette en position fœtale. Du haut descend un élément phallique qui semble vouloir s’introduire entre les cuisses du personnage féminin. Au dessus du fœtus, trois têtes de personnages masqués ont des langues de serpents et contemplent ou surveillent, grâce à leurs yeux superposés au dessus des masques, la scène centrale.

Il s’agit donc d’une naissance au sens large. Plusieurs moments sont représentés simultanément : la procréation (élément phallique), la grossesse (œuf bleu avec rouages), l’accouchement et la naissance (œuf avec fœtus et cordon ombilical rompu) ainsi que l’idée de la mortalité (introduite par le crâne de la femme et le fœtus en os).

L’ensemble de la scène est enfermé dans un système de va et vient, conduit par les arcs de cercles qui englobent les personnages principaux, de couleurs rouge et jaune.
Ce mouvement suit le tracé d’un symbole très connu, celui de l’infini (le huit couché). Les cercles ramènent notre regard en un point où tout se croise, endroit où s’opère la rupture du cordon ombilical, seul élément finalement qui relie une génération à l’autre.

La forme de ce mouvement nous amène sur l’idée que le phénomène de procréation, naissance, vie et mort, malgré l’instant de rupture d’une génération à l’autre, se répète sans fin et va continuer éternellement. Ce principe de vie humaine est quelque chose d’irrémédiable.

Les trois personnages avec les langues de serpents et ayant la connaissance symbolisée par l’œil introduisent l’idée de surveillance (œil) et de tentation (langues de serpent), comme pour rappeler l’histoire du péché originel, à l’initiative de l’expulsion d’Adam et Eve du paradis terrestre et des débuts de leur humanité avec tout ce que cela comporte : le libre arbitre, la douleur, la souffrance, la mortalité,…

Ainsi les maudits dont parle le titre seraient peut être ces hommes condamnés à leur destin de mortel. Ici, ce n’est effectivement pas le Jardin d’Eden qui est représenté, car c’est une thématique qui se trouve en aval dans le temps par rapport au thème réel du tableau du destin de l’homme. L’espace est souterrain et ressemble à quelque chose qui relève d’un principe de vie inconscient.


Tableau de droite

Le mouvement de l’œuf (contenant le fœtus dans le tableau central) semble s’acheminer vers la droite et porte notre regard vers la scène de la Damnation (qui correspond au lieu de punition des maudits).
Le nouvel être est séparé de sa mère et entre à son tour dans le système de vie terrestre dans lequel il est dit dans la Bible, lorsque Adam et Eve sont chassés du Paradis : « tu connaîtras la souffrance et les affres ».

Le fœtus sort de son cocon pour devenir ce personnage hybride au centre du tableau (sans tête, trois jambes, un bras, des ergots), qui garde les traces du cordon et semble subir son sort de mortel jusqu’à sa mort réelle représentée par le personnage en os à sa droite, voulant l’accueillir de sa main osseuse. (Sa main rappelle celle de la femme dans le tableau central)
Du crâne de la mort s’échappe un œuf en or qui devient un œuf tout gris. La mort prend la vie (l’œuf devient gris). Elle est en attente d’êtres humains vivants. Par l’œuf, elle incite les hommes à procréer pour perpétuer la vie, sa matière première. Elle leur envoie ce message de mort qui au final induit la vie. C’est aussi parce que nous sommes mortels que nous procréons.


Tableau de gauche

Sur le tableau de gauche est représenté le thème de la luxure (LUXURIA). Deux corps vont s’emmêler et s’enflammer dans un mouvement circulaire.
Des corps sans tête, qui ne raisonnent pas, menés par leurs désirs profonds de s’unir, des corps qui ne prennent pas conscience du système dans lequel ils sont pris.
Les flèches directives qui sortent du personnage de droite indique l’œuf bleu aux rouages mécaniques internes. La luxure amène à la procréation. Tout est lié.


La composition générale montre que tout converge vers le centre du tableau central. Finalement, de gauche à droite, on s’achemine du plaisir à la mort (qui sont symboliquement associés).

Le peintre nous donne à voir trois scènes extrêmement liées qu’il éclaire en les positionnant dans des sortes de cavités souterraines, qui nous font penser au monde des fourmis (la reine pondeuse et les petits soldats obéissants).
D’autant qu’un élément, un clin d’œil fantastique, un rien moqueur, nous y fait penser également, je veux parler des petits personnages rouges qui relient d’une manière dynamique, comme dans une course, les trois tableaux entre eux. Pour eux, vu de l’extérieur, le système dans lequel les humains sont pris, décrit par le peintre, peut paraître dérisoire et drôle.


Eléments plastiques

Cette peinture est un véritable jeu de contrastes. Le côtoiement d’éléments contraires entraîne une dynamique.
Les couleurs chaudes sont associées à la chair des personnages et à leur désir irrésistible. Les couleurs froides bleutées, verdâtres sont contenues dans les œufs pour évoquer les eaux, leur profondeur, car le bleu éloigne, le liquide amniotique, la mère.
Il existe aussi un contraste dans l’occupation de l’espace avec des pleins proches des vides. Sur l’espace nu verdâtre en toile du fond, un structure noire soutient l’ensemble des trois scènes foisonnantes et riches en couleur.

Le cerne noir est un élément caractéristique de sa peinture. Il relie les choses entre elle, mais dans un même temps, il les cerne donc les sépare. C’est un élément ambivalent, comme les aime JLR dans sa conception du monde, nuancée et paradoxale.

Le personnage de la mort est traité en noir et blanc, ce qui semble proche de la réalité (les os sont blancs), mais c’est également une façon symbolique d’associer le gris, couleur neutre, à la mort, qui représente la « non-vie ».

Deux lumières apparaissent. Une lumière venant de derrière (exemple du bleu dans l’œuf), une lumière venant de devant (soulignant en ronde bosse les ocres de la cuisse).
C’est peut être la présence de ces deux lumières qui confère à l’œuvre de JLR une ambiance mystique. Grâce à elles, différents plans paraissent plus ou mois éloignés et exprime la profondeur du tableau.

Deleteria ou Les Noces de Thanatos

Huiles sur toiles réalisées en 1993 de 1,45 m x 1,95 m chacune.

Le Titre

Les noces évoquent le mariage, l’accouplement. Thanatos est un personnage symbolisant la mort dans la Grèce antique. Il est le frère jumeau d’Hypnos, le songe, et le fils de la nuit Nyx. Son rôle était de conduire les âmes des morts aux enfers.
Délétère signifie mortel, qui tue. Le mot latinisé est là pour donner une consonance de nom de maladie (par exemple : malaria), car le mot deleteria n’existe pas réellement en latin. Cela confère au titre une ambiance antique et tragique.


Les toiles sont numérotées 2 et 3. A l’origine, l’œuvre était un triptyque. La toile 1 a été abandonnée. Ce sont des huiles sur toiles marouflées sur bois à la suite d’une restauration, car elles ont subies une attaque au cutter lors d’une exposition. Aujourd’hui les lacérations font parties intégrantes de l’histoire de l’œuvre. Elles vont dans le sens de la thématique générale du tableau en prenant la forme de cicatrices rougies.

Les châssis en bois sont plus larges et plus longs que les toiles. JLR en profite pour les traiter à la feuille d’or et pour y inscrire un texte poétique, volontairement illisible, pour que l’écriture reste mystérieuse.
JLR m’a confiée ce texte :

En 1993, s’est gravée image tragique
L’arcane sans nom
Tout de rouge entourée
Elle s’adonne aux plaisirs délétères de la chair
Décharge de virus aux noces célébrées
De ce coït fatal, deux personnes sont mortes
En laissant les entrailles souillées.

Tableau 2 (de gauche)

On discerne un corps de femme renversé sans tête avec des excroissances et une déchirure au niveau du ventre, qui semble recousu. Son corps est plongé dans un tourbillon dans lequel on devine un second personnage. Il s’agit de Thanatos. L’œil de la connaissance au centre, un corps d’araignée avec des membres en os, un alignement de bouches forment ce personnage.
Un lien rouge venant de Thanatos tisse sa toile sur le corps de la femme. Ce personnage grisâtre de Thanatos, qui amène la mort, est un véritable prédateur.
Les personnages sont embarqués dans un mouvement circulaire renforcé par la structure perlée en arc du cerne noir.
Cette scène jaillit vers nous dans un tournoiement fatal.
Au pied du personnage féminin, un cercle bleu est en train de se former. Ce cercle bleu, on le retrouve dans le tableau 3, cette fois complètement abouti.


Tableau 3 (de droite)

Dans la seconde toile, une composition circulaire semblable est visible. A la différence qu’ici, on discerne moins facilement les personnages. L’espace de la scène nous invite à pénétrer du regard jusque dans les entrailles de la femme, entièrement morcelée et attaquée par Thanatos (pêle-mêle sont visibles des bouts de jambes, de seins, d’ergots,…).


Deux visions du même moment et du même thème nous sont donc proposées :
- une vision de l’extérieur des noces de Thanatos
- une vision de l’intérieur des entrailles.
Cela est rendu par le jeu des perspectives. Les points de fuite sont exactement à la même hauteur, mais l’un est rentrant tandis que l’autre est sortant.

C’est un histoire tragique et fatale qui est racontée là. Cet accouplement n’est pas une histoire d’amour, la femme y rencontre la mort.

Maintenant, par quels moyens JLR nous transmet-il ce message ?


Eléments plastiques

L’ergot : n’est pas une fantaisie graphique. Il a deux fonctions antagonistes : de défense (car il pique) et d’accroche (car il agrippe).
Les ergots dans le tableau 2 situés au dessus de Thanatos veulent-ils nous signaler l’existence d’un mal supérieur ?
Les ergots sont les terminaisons de sorte de fruits mûrs pendants.

Les fruits : symbolisent la bête, la constituent et sont certainement vénéneux (rappel du fruit défendu au Jardin d’Eden), comme des poches prêtes à se exploser en laissant se propager le poison dans le corps de la femme.

Les bulles en grappe : on retrouve ces motifs derrière l’araignée, comme des cellules constituant la bête. Dans le tableau 3, les bulles en grappe se sont multipliées un peu partout. La bête est à l’œuvre à l’intérieur.

Les bouches : sont belles et non monstrueuses, mais elles appartiennent tout de même à Thanatos. Elles ont un côté sensuel, attirant. Elles incitent à embrasser mais vont mordre juste après. L’endroit de l’agression, de la griffure, de l’empoignement est situé là où la toile est le plus empâtée et de couleur feu. Ici, ça mord, ça se cramponne.

Les rouages : représentent comme dans toutes les œuvres de JLR, le temps inexorable, la vie, telle une grande mécanique qu’on n’arrête pas.

Le cercle bleu : représente une sorte de tunnel avec une entrée et une sortie, la profondeur étant induite par la couleur bleue. C’est l’idée du passage vers l’intérieur du corps (passage entre le tableau 2 et le tableau 3). C’est aussi l’introduction de la temporalité : l’événement aura une fin, c’est à dire la mort de la femme, comparée, dans son passage, à l’instant de la naissance (le cercle bleu peut être vu également comme la poche du liquide amniotique maternel duquel il faut sortir).


Couleur/ lumière/ espace

Toujours est présent ce cerne noir qui tisse sa toile et qui isole paradoxalement. Entre le filet qui retient et la toile d’araignée qui « camisole ».

La couleur rouge, c’est la chair, la sexualité. Le rouge est utilisé pour la liaison charnelle entre Thanatos et la femme. Il semble qu’une couleur indique un type de relation entre les choses ou les êtres.

Le fond bleu vert constitue un espace, qui n’est pas nu : il y a des tubes de lianes, des fissures, des passages d’air, des grottes, des amas, des vides, des espaces (au sens de sidéral), des parties plus sombres que d’autres. JLR veut que sa peinture ait la même respiration que la vie. Le monde ce n’est pas seulement la mer ou la montagne ou le désert, c’est un tout réuni parfois avec promiscuité. Ce n’est donc pas ici un fond abstrait mais une situation.

Conclusion

JLR pense qu’il n’induit pas une morale judéo-chrétienne, dans laquelle la femme qui prend du plaisir est en faute et c’est pour ces raisons qu’elle succombera à cet accouplement. Il considère que l’accouplement est quelque chose d’irrémédiable et de profondément humain. Seulement, ce ne sont pas toujours des histoires d’amour sincères. C’est le constat d’une histoire tragique. Chacun peut en tirer sa moralité.

Le tableau nous interroge :
- sur l’ambivalence du plaisir charnel
- sur la scission entre le corps, la volonté et la morale
- sur la fatalité

Il nous raconte que dans un acte d’amour, il peut y avoir la mort et que ce n’est pas seulement la guerre qui entraîne la mort.

 


La Rédemption

Réalisée entre 1996 et 2002. Mesurant 1m45 x 1m95. Huile sur toile.


Il y a cinq états successifs : quatre sont visibles ; un seul tableau a été complètement recouvert. La seule couche dont JLR se rappelle est celle où apparaissait le gisant de Saint Guihlem, allongé sur son tombeau fait d’arcades. On aperçoit encore les perles de son bracelet.
Les cinq états successifs entraînent l’obtention finale d’une matière grouillante et d’un foisonnement riche.


Le titre

La rédemption est un titre biblique, qui signifie le rachat des péchés. C’est aussi le rachat des péchés du genre humain par le Christ. Aux premières observations, la toile reste énigmatique, il est difficile d’y voir la rédemption.


Composition générale

Une croix en or centrale déchire verticalement la toile en deux scènes. Chacune se trouve être divisée en deux, horizontalement cette fois, de part et d’autre des bras de la croix. Le carré en haut à gauche est occupé par les têtes de deux personnages : une femme à l’enfant. Sous elles, un crâne jaillit obliquement du coin gauche de la toile vers la croix. De manière symétrique, en haut à droite se tient une tête de personnage masculin, au dessus de laquelle s’ouvre un espace visionnaire fait de personnages ombrés, de petites croix et d’anges. Sous lui, un crâne associé à un masque mortuaire gisent parfaitement à l’horizontale.

Il existe des liens entre les deux scènes : en haut un fil en arc de cercle et en bas les arcades du tombeau du gisant de Saint Guihlem.

La croix ne sépare pas le monde en deux, elle passe au dessus de tout, elle passe devant. Il existe cependant deux mondes distincts. Les deux mains ouvertes de part et d’autre de la croix signifie l’accueil, l’accueil des deux mondes sans distinction.


La croix
C’est le symbole de la rencontre du haut avec le bas, de la droite avec la gauche, symbole de la vie éternelle également. Elle est latine, légèrement tréflée dans sa hauteur.
L’arc qui relie les deux scènes entre elles, a sa forme qui se répète dans l’œil au dessous. Un œil associé symboliquement à la lumière et aux facultés de perceptions spirituelles. De cet œil part une flèche visant un X (le chiffre 10).
Nous savons que la croix est à l’origine des tracés des plans des églises. Seulement, toutes les croix n’évoquent pas ce bâtiment. Ici, oui, il semblerait que les tracés rouges se trouvent dans le transept que forme la partie rectangulaire horizontale. Les tracés rouges représentent une sorte d’arbalète, dont la flèche vise l’œil du haut.
Tout en bas de la croix, une représentation schématique de l’œil associé à une flèche dirige notre regard vers le haut. Un mouvement de bas en haut est généré par la direction de la flèche nous amenant à comprendre qu’il y a du chemin à parcourir entre l’œil schématique et l’œil réaliste, un chemin de prise de conscience de plus en plus forte.


La femme à l’enfant
La femme a des traits masculins et l’enfant est également ambigu sur la nature du sexe au niveau du visage. Mais leur féminité est largement exprimée ailleurs : comme deux sexes en pendentif autour du cou. Ce n’est pas une volonté de choquer que d’afficher les sexes autour du cou, mais il s’agit plutôt de dire que les personnages qui par ailleurs sont grisâtres (comme la mort dans les autres tableaux , synonyme de non-vie), portent sans assumer, leur sexualité, source de vitalité, en pendentif, comme les chaînes de l’esclave qui l’entravent, ou comme un bijou décoratif, dénué de fonction véritable. Dans cette relation mère-fille, où tout semble doux comme dans un cocon, un nid douillet, il y a une volonté de ne pas prendre conscience de la sexualité et de la mort, de s’en protéger et donc parallèlement de ne pas vivre pleinement en dehors de ce cocon, où tout apparaît violent.
Remarquons que la femme a les yeux fermés : « je ne veux/peux pas voir ». Son ciel est bloqué par une architecture de couleur noire, un passage est tout de même visible.

Le personnage masculin
Dans la scène de droite, la violence se porte sur le personnage lui-même, qui semble souffrir tel un christ sur la croix (thème de la rédemption), les yeux tenus grands ouverts par des traits noirs violents. Autour de lui c’est beaucoup plus doux : le crâne gît et son ciel est visionnaire et apaisé. On aperçoit tout un univers au dessus de lui, telle une vision de l’au delà. C’est un personnage conscient de ce qui l’attend, de son destin de mortel. Il a pensé, prévu sa mort, représenté dessous lui, comme un gisant avec son masque mortuaire dans son tombeau. (Rappel du gisant de Saint Guihlem qui n’était autre que Guillaume d’Orange, guerrier devenu le fondateur de l’abbaye Saint Guihlem le Désert, encore un renvoi au thème du rachat des péchés par la conversion du guerrier en homme de prière).

A l’inverse, le crâne symbolisant la mort sur la gauche du tableau, est pris dans un mouvement dynamique en forme de tête de bélier, l’arme moyenâgeuse, évoquant une mort précipitée, non réfléchie, non pensée auparavant.

Le personnage de droite a une vision de l’au delà comme un théâtre qui s’ouvre au dessus de sa tête, où l’on aperçoit des ombres, ces petits anges, des âmes qui sont représentées sous la forme de croix, l’ange sphinx (symbole de l’énigme que l’humanité doit résoudre car il provoque la personne interrogée pour lui faire découvrir le sens de son existence).

Donc, d’un côté, un personnage qui vit totalement inconscient de sa mort et de son besoin de rédemption. D’un autre côté, un personnage conscient de la mort et de la rédemption. C’est le constat de deux vies possibles pour les hommes : une vie terre à terre, une vie spirituelle et mystique.


Conclusion

Je terminerai sur ce tableau par quelques mots de JLR prononcés lors de nos petites « interviews ». « Je crois en la rédemption. Il y a eu des criminels qui ont viré de bord. Donc si ça le fait à certains, ça peut le faire à tous. Pourquoi est-on bon ou mauvais ? Parce que le péché originel. Sans rédemption, le monde se serait arrêté. Car la déliquescence serait encore plus grande qu’aujourd’hui. La connerie étant contagieuse, il faut donc que le rachat existe ». Logique implacable…

L’Annonciation

Œuvre en deux tableaux, réalisée en 2003-2004, 1,10m x 1,95 m.


Le titre

Le titre est biblique ; il correspond au salut de l’ange Gabriel à la Vierge pour lui annoncer l’incarnation, qui reste le mystère fondamental de la foi chrétienne par lequel Dieu s’est fait homme unissant nature divine et nature humaine en la personne de Jésus Christ.

JLR fait référence ici et ailleurs à un texte fondateur car pour lui tout le fondement de la Bible est en nous quoi qu’on puisse en penser ou en dire. Cette référence devient le langage commun du tableau auquel tout le monde peut avoir accès.

Le titre nous renseigne sur l’identité de ce portrait de femme. Il s’agit d’une Vierge trônant, en gloire, couronnée et triomphante. L’ange Gabriel n’apparaît pas et nous pouvons nous demander s’il s’agit bien de ce moment de l’Annonciation. (L’ange tendant une fleur à la Vierge étonnée est la représentation traditionnelle de cet épisode biblique).

La représentation reste donc mystérieuse, il nous faut décrire le tableau et l’analyser pour peut être deviner le message du peintre.


Composition

Nous pouvons diviser la toile en grandes parties :
- la partie rouge tel un vaisseau qui avance
- le personnage féminin assis sur son trône
- l’espace sombre du haut
- les ors enveloppants tel un manteau

Mais alors, comment s’organisent les parties entre elles ?
Passant entre deux rectangles dorés, la partie rouge et le personnage pénètrent l’espace sombre du dessus.

Il semblerait que les deux toiles séparent l’œuvre en deux niveaux : le céleste et le terrestre. Les deux niveaux s’interpénètrent. D’une part la Vierge est choisie par Dieu pour l’incarnation. Ce n’est pas n’importe quelle femme. D’autre part le niveau terrestre se dirige vers celui du monde céleste.

Cela nous renseigne sur les deux lectures différentes possibles de l’œuvre :
- le thème biblique réel de l’Annonciation
- le thème sous-jacent du mysticisme humain, de l’homme vers Dieu, le thème de l’élévation spirituelle de l’homme.

Quels sont les éléments plastiques de la toile qui convergent vers l’expression de ces deux thématiques ?

Le thème de l’annonciation (de Dieu vers la Vierge)

L’œuf (fécondant) s’ouvre et une croix parait en sortir, dont l’extrémité est finie par une flèche en direction du personnage. La poudre d’or émanant de la croix rejoint la tête de la Vierge. C’est une manière symbolique de représenter l’incarnation, différente de la représentation traditionnelle, passant par l’ange.
La croix est placée à un endroit stratégique, au centre du cercle et elle est dans les proportions exactes du tableau. A savoir que si la croix avançait vers nous, elle prendrait tout le tableau. Sa forme n’est pas forcément chrétienne, elle mélange plusieurs styles (latine, et tréflée).
Autre élément : le cercle bleu qui fait penser à un vitrail d’église, qui apporte la lumière par lequel la vérité arrive.
Les vitraux, l’arc ou la voûte sont un groupe de lignes et de formes qui convergent vers un groupe d’idées, qui nous amène sur un ressenti, en l’occurrence la présence de la divinité au dessus de ce personnage.

Seulement d’autres éléments perturbent cette première explication et nous amène sur une autre idée, celle du mysticisme.

Par exemple, la nudité de la Vierge est étonnante. Traditionnellement, elle apparaît vêtue d’un manteau depuis la Renaissance de couleur bleu. Pourquoi cette nudité ? Ce n’est pas conforme à l’art religieux catholique mais ce n’est pas non plus blasphématoire. L’art religieux habille les personnages, mais finalement la nudité n’est-elle pas une façon plus pure de montrer la Vierge se donner, de s’ouvrir à son destin, n’ayant rien à cacher ? Dans la tradition, la nudité est accordée au personnage allégorique (exemple : Eugène Delacroix La liberté guidant le peuple). Ici aussi c’est une allégorie de la vie, un hymne à la vie. La vie est une fatalité, son principe ne peut être enrayé. Le personnage accepte ce qui lui arrive. Elle semble sereine. Elle nous dit d’accepter ce qui arrive, car même dans les pires cas, on survit. De plus, dans la fécondité, et donc dans la naissance, il y a quelque chose de mystique. On peut connaître le géniteur mais pas le sexe de l’enfant, ni à quoi il va ressembler…

Les mains : à ce propos, vous vous êtes rendus compte que sur plusieurs tableaux apparaissent les empreintes de mains : il s’agit pour JLR de s’impliquer personnellement et directement sur la toile. C’est aussi son histoire, à un autre niveau de lecture plus psychanalytique. C’est une façon de se représenter physiquement et pas seulement intellectuellement. Ses vraies mains font l’empreinte mais cela reste en filigrane. Elles sont aussi sur un geste, elles s’ouvrent ou ouvrent, tendues vers le haut.

Autre élément de l’élévation spirituelle de l’homme : le sexe procréateur. Il donne naissance à. Tout le monde est concerné par la naissance et par lui. Ce n’est pas seulement la naissance du Christ dont il est question ici, mais également une naissance symbolique. Le thème traite du rapport mystique à Dieu dans la naissance.

Le tableau représente également un ensemble où tout est lié, mélangeant les choses prétendues profanes aux choses religieuses, où finalement on ne peut pas déterminer ce qui monte de ce qui descend. Les éléments plastiques significatifs sont les chaînes de points dorés, comme des guirlandes lumineuses, magiques et célestes ainsi que le manteau d’or. L’œuf formé par les lignes roses qui délimite la partie haute du vaisseau, annonce en filigrane, la fécondation des deux mondes.


Conclusion

Le monde de JLR n’est pas statique, ce n’est pas un instantané, ni un cliché. Les choses et les êtres sont en devenir et contiennent, mêlés, des éléments antinomiques. Les choses se côtoient s’attirent à des niveaux différents, comme dans la vie réelle. Et c’est peut être la raison pour laquelle, nous sommes tous émus devant son œuvre.

Caroline Goinaud

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